Dans ce conte marocain, une vipère demande des comptes à un homme et en appelle au jugement des animaux, qui ne sont pas tendres avec lui. Seul le hérisson rend un jugement favorable, dont l’homme aurait bien fait de tenir compte, on le comprendra à la fin….

C’est l’histoire d’un homme qui était en déplacement. Arrivé au bord d’un ruisseau, voilà qu’il trouva une vipère.

Eh l’homme, lui dit-elle, je vous en conjure, faites-moi passer.

C’est ça, ma bonne dame, fit le voyageur, je m’en vais vous faire passer et alors vous ne voudrez plus descendre.

Pour sûr, protesta-t-elle, je vous en fais la promesse solennelle.

C’est entendu, dit-il, où vais-je vous mettre ?

Jetez-moi simplement sur votre épaule. Il la prit donc sur son épaule. Et quand il l’eut fait passer, elle ne voulut plus descendre.

Elle lui signifiait qu’elle le citait en justice : Nous allons soumettre notre litige au chameau que voilà, lui dit-elle. Le chameau, lui, était vieux ; il ne se levait plus.

S’il me condamne à descendre, ajouta-t-elle, je descendrai ; s’il vous condamne à me porter, vous me porterez.

Quand ils furent près du chameau, elle dit à celui-ci : Pour ce qui est de ce fils d’Adam, partout où il me trouve, il me tue. Et vous, maintenant, comment allez-vous trancher entre nous ?

Faites-lui un nœud coulant, dit le chameau. Tant que j’étais en bonne santé et que je transportais de lourdes charges, je vivais dans l’intimité de l’homme. Maintenant que j’ai perdu la santé, eh bien vous voyez dans quel état il m’a abandonné.

Ils partirent et se rendirent auprès d’un cheval. Voilà, lui dit la vipère, je vous ai amené cet individu, pour que vous nous fassiez justice.

Il n’y a pas d’autre justice pour lui, dit le cheval, que celle-là même que vous lui avez faite là. Au temps où j’étais en bonne santé, il m’avait confectionné une selle et des rênes brodées, et il me faisait ferrer en temps utile ; et j’avais droit à toute sorte de fourrages et à tout ce qui me faisait besoin. Je le sauvais du milieu de l’ennemi et le ramenais dans le camp ami. Maintenant que j’ai perdu la santé, eh bien vous voyez dans quel état l’homme m’a abandonné. Serrez lui le nœud coulant à lui en faire jaillir les yeux des orbites.

En voilà deux, dit la vipère à l’homme, à qui nous avons soumis notre différend. Chez qui voulez-vous encore aller ? Je ne vous en demande plus qu’un seul, dit-il.

C’est entendu, accorda-t-elle, mais à quelque personne que nous nous adressions, vous trouverez dans son arbitrage les conséquences de votre comportement.

Ils se rendirent chez le hérisson.

Pour l’amour de Dieu, chef, dit l’homme, il faut que vous me rendiez justice avec cette créature. Elle m’a demandé de lui faire passer le ruisseau. Je l’ai fait. Elle ne veut plus descendre.

Vos lois ne sont pas les miennes, dit le hérisson. Et pourquoi n’avez-vous pas les mêmes lois que nous ? demanda la vipère.

Parce que, dit-il.

Non, non, insista la vipère, prenez la décision qui vous semblera bonne, et faites nous la savoir.

C’est que, dit le hérisson, les gens du ciel, ceux de la terre n’ont pas à les juger.

C’est donc à moi que vous faites allusion ? demanda la vipère.

Parfaitement, dit le hérisson, si en effet vous voulez obtenir justice, il vous faut descendre à terre afin que je prononce ma sentence. Et après, vous ferez comme il vous semblera bon. Elle descendit donc.

Et maintenant, lança le hérisson à l’homme, voilà le vivant par terre et vous, vous avez la mort dans la main. Qu’est-ce que vous attendez d’autre ? L’homme aussitôt frappa la vipère et la tua.

Quand il l’eut tuée, il se pencha sur le hérisson et lui dit : Je m’en vais t’emporter pour te donner à des gamins. Est-ce vraiment indispensable que j’aille avec toi ? demanda le hérisson. Absolument, dit l’homme.

Au nom du ciel, supplia le hérisson, c’est que j’ai des enfants, et tu connais bien les droits qu’ils ont sur nous. En quelque état que je les laisse, c’est ainsi qu’ils resteront. Il faut que tu m’accompagnes pour passer les voir.

D’accord, fit l’homme et il partit avec lui.

Ils arrivèrent à l’entrée d’un terrier dans lequel il y avait une vipère.

Je t’en prie, dit le hérisson, il faut que tu m’aides. C’est que mes enfants sont assez désobéissants. Il suffit que je leur dise : “Allez”, pour qu’ils me fassent des difficultés pour sortir. Toi, barre-leur la route, et le premier qui sort tu l’attraperas.

Le hérisson entra dans le terrier. Quand il arriva auprès de la vipère, il se roula en boule et piqua la vipère. L’homme, de son côté, se coucha complètement sur le ventre et se mit à observer attentivement la venue des petits du hérisson.

Quant à la vipère, dès qu’elle sortit, elle tomba sur l’homme qui était là à guetter. Et elle le mordit. Le hérisson, qui la suivait, eut la surprise de constater qu’elle en avait déjà terminé avec lui.

Et voilà, s’écria-t-il , comment on joue un bon tour à quelqu’un !

Moralité : l’homme finit toujours par payer le prix de son égoïsme

*Références : Alphonse Leguil, Contes berbères de l’Atlas de Marrakech, Ed L’Harmattan, 2000.

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le hérisson